Au lendemain d’une rencontre en ligne du CAT, consortium d’accompagnement des transitions autour des « Cercles en Communs et culture du dialogue » (Nouveau groupe LinkedIn), je retrouve un texte écrit il y a quelques semaines. Il était en fait intitulé « Parole juste vs affirmer sa singularité ? ». En le relisant aujourd’hui, je me dis que ce peut être une contribution aux « Cercles en Communs ». Le voici.
La première version de cette question / pensée a jailli en pensant à mes nouveaux contacts LinkedIn, me demandant qu’ils trouvaient le passage de ma présentation où j’écris :
« …J’avais choisi début 2025 de renommer mon profil « anarcho-bouddhiste », inspiré par les deux courants de pensée bouddhiste et anarchiste et les résonances entre les deux. … Mais cet « étendard » pourrait aussi faire fuir certain.e.s si elle en attirerait d’autres, il a fini par m’encombrer un peu… »
Question : Est-ce qu’affirmer ma singularité est potentiellement facteur de lien ou bien crée des barrières, met de la distance ?
Réponse 1 : tout dépend de l’état d’esprit de celui ou celle qui écoute. Si iel est ouverte, curieuse, et se sent en sécurité, mon expérience viendra enrichir la sienne. Si iel est en insécurité, craintive, dans la peur, iel y verra une menace à sa propre façon d’être.
Réponse 2 : donc, en soi, s’affirmer ne génère en soi ni lien ni barrière.
Mais si la « réception » de mon affirmation dépend de l’autre, le choix de l’exprimer ou non, et le choix de ma façon de l’exprimer ne dépend que de moi, est de ma responsabilité. A moi donc d’être assez attentif, bienveillant, intuitif pour sentir si ce que je veux dire, montrer, sera utile ou non à mon / mes interlocuteurs dans les circonstances présentes. Bref m’adapter à mon auditoire, non seulement en termes de langage, mais surtout de pertinence du point de vue de l’intention, existentielle. C’est sans doute ce que Thich Nhat Hanh appelle « parole aimante ». La « parole juste » est donc toujours située, dans la relation du moment. Je peux donc dire quelque chose de « vrai » sans que la parole ne soit juste.
Dans le cas d’écrits sur les media électronique, comme je ne sais rien des conditions de réception, c’est pile ou face…
Ensuite j’ai pensé aux conséquences dans le cadre du Tiers Lien : on y invite les participant.e.s à partager leur expérience, leur vécu, dans un cadre que nous tâchons de créer le plus sécurisant possible (règles de parole et d’écoute, non réaction…). Avec ce qui précède, je réalise que cela ne suffit sans doute pas, que chacun écoute comme il peut, comme il est. Il faut sans doute un peu d’entraînement pour « incarner » ce cadre, sentir et faire sentir qu’on peut le respecter.
Confidentialité, parler en « je », ne pas réagir… peut-être admis intellectuellement, mais notre corps, notre visage peuvent exprimer autre chose d’inconsciemment perceptible. Il y a tant de formes de sourire…
Le « supplément de lien » qui sert de base à des relations authentiques est présent dans des communautés de partage de valeurs, expériences, et est construit petit à petit, au fil des rencontres. On peut vivre ça dans un groupe thérapeutique, une communauté spirituelle, un « corps » disposant d’un code d’honneur assumé…
A l’opposé de cette forme de lien construit sur la durée, l’anonymat garanti par l’occasion d’une rencontre sans lendemain, comme dans les « Places du Dialogue » peut aussi apporter une forme de sécurité, notamment dans les grandes villes, car ce que je dis sera sans conséquence, puisque nous resterons, au-delà du temps d’échange, des inconnus les uns pour les autres. Sauf à décider, ensuite, que nous voulons nous revoir.
Le principe du Tiers Lien est alors le plus complexe et le plus fragile qui soit : on y rencontre des gens qu’on pourrait recroiser dans notre vie quotidienne, et il est même explicitement proposé de se demander ensuite si on peut / veut se revoir pour continuer de se découvrir les uns les autres. On est invité à parler de soi. Jusqu’où se dévoiler est alors une question importante pour chacun : trop peu, on joue la comédie du café du commerce (c’est une image, je suis sûr que dans certains cafés des échanges profonds sont possibles) ; trop, et on a envie de fuir pour s’être trop dévoilé, car on n’ose pas forcément vérifier ce qui a été vraiment « reçu », on a peur d’être jugé, quoi qu’en disent les règles.
Le fait d’avoir quelques « scénarios » d’animation est une façon de contourner cette difficulté », en orientant les premiers échanges sur des sujets personnels mais n’impliquant pas forcément de réponse profonde, puis en proposant de choisir de partager des choses plus importantes pour soi.
Est-ce que cela suffit ? Avez-vous d’autres pistes, propositions, expériences ?
Comme contribution « idéale », dans le contexte à la fois particulier et universel qu’est la pratique bouddhiste, voici la 4e proposition « d’entraînement » du maître Thich Nhat Hanh : https://plumvillage.org/fr/pleine-conscience/5-entrainements
Parole Aimante et Ecoute Profonde
Conscient·e de la souffrance provoquée par des paroles irréfléchies et par l’incapacité à écouter autrui, je suis déterminé·e à apprendre à parler à tous avec amour et à développer une écoute profonde qui soulage la souffrance et apporte paix et réconciliation entre moi-même et autrui, entre groupes ethniques, groupes religieux, et entre nations. Sachant que la parole peut être source de bonheur comme de souffrance, je m’engage à apprendre à parler avec sincérité, en employant des mots qui inspirent à chacun la confiance en soi, nourrissent la joie et l’espoir, et œuvrent à l’harmonie et à la compréhension mutuelle. Je suis déterminé·e à ne rien dire lorsque je suis en colère : je m’entraînerai à respirer et à marcher en pleine conscience, afin de reconnaître cette colère et de regarder profondément ses racines, tout particulièrement dans mes perceptions erronées et dans le manque de compréhension de ma propre souffrance et de la souffrance de la personne contre laquelle je suis en colère. Je m’entraînerai à dire la vérité et à écouter profondément, de manière à réduire la souffrance chez les autres et en moi-même, et à trouver des solutions aux situations difficiles. Je suis déterminé·e à ne répandre aucune information dont je ne suis pas certain·e et à ne rien dire qui puisse entraîner division, discorde ou rupture au sein d’une famille ou d’une communauté. Je m’engage à pratiquer la Diligence Juste afin de cultiver ma compréhension, mon amour, mon bonheur et ma tolérance, et de transformer jour après jour les semences de violence, de haine et de peur qui demeurent en moi.
Thich Nhat Hanh,
https://plumvillage.org/fr/pleine-conscience/5-entrainements
Si vous voulez en savoir plus sur ce que j’entends par « Anarcho-bouddhiste », vous trouverez quelques éléments dans un article LinkedIn de mars 2025.